Finance suisse : un impact global près de 5 fois supérieur aux émissions du pays 

Authors: Romain Bosson  

Saviez-vous que l’argent « dormant » sur nos comptes génère bien plus de CO₂ que l’ensemble de l’activité industrielle de la Suisse ? 

On parle beaucoup de l’empreinte carbone de nos déplacements, de notre alimentation ou de nos importations. Mais un angle mort demeure colossal : l’impact de notre système financier. 

Cet argent placé sur nos comptes, dans nos fonds ou nos caisses de pension n’est pas abstrait : il permet concrètement de financer des usines, des infrastructures ou des activités extractives, souvent à l’autre bout du monde. 

C’est pour combler ce vide que Lou-Salomé Vallée et Eric Jondeau, chercheurs à HEC Lausanne, ont développé une méthode innovante pour quantifier ces « émissions financées ». Leurs résultats pour la Suisse sont sans appel : en 2022, le système financier helvétique a « activé » environ 193 millions de tonnes de CO₂ équivalent, soit 4,6 fois les émissions territoriales du pays. 

Autrement dit, pour chaque tonne de CO₂ émise sur le sol helvétique, le système financier en génère près de cinq autres à l’étranger. Nous avons échangé avec les auteurs pour décrypter leur approche. 

Ce qu’il faut retenir 

  • La méthode : Une approche macroéconomique combinant comptes financiers nationaux, mécanisme de « look-through » et bases de données environnementales. 
  • L’enjeu : Rendre visible l’impact des capitaux pour mieux orienter l’allocation d’actifs. 
  • Le levier : Choisir où et dans quels secteurs investir a bien plus d’impact que d’essayer de « verdir » des actifs existants. 

Pourquoi ajouter la finance aux indicateurs climatiques existants ? 

Lou-Salomé Vallée & Eric Jondeau : Les débats se concentrent souvent sur les émissions territoriales (ce qui est produit dans le pays) ou de consommation (ce qui est importé). Ces indicateurs sont essentiels, mais ils ont une lacune majeure : ils ne disent rien du rôle du système financier dans l’orientation de l’activité économique. 

Or, la finance ne se contente pas d’enregistrer des flux ; elle alloue du capital et rend possibles des activités productives très concrètes. Comprendre l’empreinte environnementale d’un pays dans toute son ampleur impose de regarder ce que son système financier permet de financer, y compris à l’étranger. 

Dans des économies très ouvertes comme la Suisse, cette dimension est prépondérante. Ces approches doivent être vues comme complémentaires : là où l’empreinte consommation révèle l’impact des importations, l’empreinte financière révèle l’impact des capitaux, éclairant ainsi des leviers d’action différents. 

Pourquoi la Suisse est-elle un cas d’étude si révélateur ? 

L.-S. V. & E. J. : La Suisse constitue un cas d’école particulièrement pertinent pour deux raisons. D’une part, le pays dispose de comptes financiers d’une précision rare, issus des statistiques officielles de la Banque nationale suisse (BNS). D’autre part, c’est une place financière ultra-internationalisée, dont une part significative des actifs est investie hors des frontières. 

Les résultats de notre analyse illustrent parfaitement cette dynamique : les émissions financées ont atteint environ 193 MtCO₂e en 2022. Ce chiffre, qui représente 4,6 fois les émissions territoriales, démontre qu’une place financière internationale peut avoir une empreinte environnementale démesurée par rapport à la taille de son économie domestique. 

En quoi consiste l’innovation de votre méthode ? 

L.-S. V. & E. J. : L’innovation majeure réside dans la combinaison de trois éléments clés pour offrir une vision systémique et cohérente : 

  1. Les comptes financiers nationaux : ils permettent d’identifier précisément quels agents économiques sont financés et pour quels montants. 
  1. Un mécanisme de « look-through » : inspiré des modèles économiques de Leontief, il reconstitue les chaînes d’intermédiation. Si une caisse de pension investit dans un fonds qui lui-même achète des actions d’entreprises polluantes, la méthode remonte la chaîne jusqu’à l’émission finale. 
  1. Des bases de données environnementales mondiales (comme Exiobase) : pour associer ces flux financiers à des pressions concrètes (CO₂, eau, usage des sols). 

Fini les estimations partielles : cette approche offre une mesure reproductible et exhaustive des pressions environnementales induites par la finance. 

Comment visualiser ces chaînes d’intermédiation complexes ? 

Pour illustrer cette complexité, on peut imaginer le système financier comme une série de « poupées russes » : l’argent passe par plusieurs couches avant d’atteindre l’économie réelle. Comment votre modèle gère-t-il cette imbrication ? 

L.-S. V. & E. J. : Cette image est très juste pour décrire la réalité. Un investissement n’atteint presque jamais directement l’économie réelle : un ménage dépose son argent en banque, la banque achète des parts de fonds, le fonds détient des obligations, et l’entreprise finance une activité industrielle. À chaque étape, un nouvel intermédiaire s’intercale. 

La difficulté résidait jusqu’ici dans la gestion de ces chaînes : 

  • S’arrêter au premier maillon revient à ignorer l’impact réel. 
  • Additionner tous les maillons sans méthode conduit à des doubles comptages. 

Notre approche reconstruit précisément ces flux pour calculer des expositions « effectives ». Les impacts sont attribués proportionnellement à l’exposition de chaque acteur. L’idée n’est pas de désigner un seul responsable, mais de rendre visible une responsabilité partagée le long de la chaîne, montrant comment plusieurs institutions participent conjointement au financement d’une même activité polluante. 

Concrètement, comment l’épargne finance-t-elle des émissions à l’étranger ? 

L.-S. V. & E. J. : Le mécanisme est direct. Un investisseur détient des parts dans un fonds suisse, lequel investit dans des titres émis par des entreprises ou des États étrangers. Ces entités utilisent ensuite ces ressources pour produire de l’électricité, extraire des minerais ou développer des chaînes de production. 

L’investissement initial n’émet pas de CO₂ en soi, mais il rend possible l’activité qui, elle, pollue. C’est cette logique de causalité financière que la méthode permet de quantifier, reliant chaque franc investi aux pressions environnementales des agents financés. 

Peut-on appliquer cette approche à l’échelle des cantons ? 

L.-S. V. & E. J. : Ajouter une dimension financière permettrait d’enrichir les analyses territoriales, en se demandant quelles émissions sont rendues possibles par l’épargne et les investissements d’un territoire. 

Si l’approche est robuste au niveau national, son application locale se heurte à un obstacle de taille : le manque de données, qui existent surtout au niveau national. Toutefois, des approches partielles sont possibles, par exemple à partir de données d’acteurs locaux comme les banques cantonales ou les caisses de pension. Même imparfaite, cette lecture permettrait déjà d’ouvrir de nouveaux leviers d’action et d’enrichir les bilans territoriaux. 

Quels leviers d’action pour les décideurs et les institutions financières ? 

L.-S. V. & E. J. : Le premier enjeu est la mesure : tant que ces impacts restent invisibles, il est difficile d’agir. 

  • Pour les autorités publiques : Cela peut se traduire par des tableaux de bord, des analyses de risques ou des stress tests pour intégrer les risques climatiques dans l’analyse de stabilité financière. 
  • Pour les institutions financières : Les leviers concernent l’allocation d’actifs, la sélection des contreparties et l’engagement actionnarial. Il s’agit de traduire ces diagnostics en choix concrets. 

L’étude souligne un point crucial : une part importante de l’empreinte est liée à la structure même des investissements, notamment l’exposition géographique. Changer de zone ou de secteur d’investissement peut donc avoir un impact plus déterminant que des mesures d’efficacité interne. 

Comment des acteurs comme Earth Action peuvent-ils s’en saisir ? 

L.-S. V. & E. J. : Ces données peuvent enrichir les bilans existants en ajoutant une dimension « finance », permettant d’identifier où se concentrent les impacts pour prioriser les actions. Elles servent aussi de base de dialogue entre acteurs publics, investisseurs et entreprises pour mieux intégrer les impacts indirects liés aux choix de financement. 

Conclusion : une nouvelle boussole pour la finance durable 

Les émissions territoriales restent indispensables pour piloter les politiques énergétiques, mais elles ne suffisent plus à apprécier la responsabilité environnementale des économies ouvertes. Les empreintes de consommation ont déjà révélé l’impact des importations ; les empreintes financières révèlent désormais l’impact des capitaux. 

Chez Earth Action, nous sommes convaincus que rendre visible cet impact invisible est la première étape vers une finance réellement durable. Intégrer ces « émissions financées » dans vos stratégies, c’est se donner les moyens d’agir là où le levier est le plus puissant. 

La prochaine étape consiste à transformer ces diagnostics macroéconomiques en outils opérationnels pour que chaque décision d’allocation de capital prenne enfin en compte sa réalité environnementale.

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