Carbon Measures : quand la critique de la comptabilité carbone devient un outil de retard climatique

Auteurs : Charlotte Stalder & Marguerite Fauroux 

Carbon Measures : une coalition industrielle pour redéfinir la comptabilité carbone 

Lancée officiellement en 2025, Carbon Measures est une coalition mondiale réunissant des acteurs majeurs de l’énergie, de la finance et de l’industrie, parmi lesquels ExxonMobil, BlackRock, BASF, Air Liquide ou encore Banco Santander. Son ambition est claire : proposer un nouveau cadre de comptabilité carbone, présenté comme plus précis, plus cohérent et capable de devenir une référence internationale.

 

À première vue, l’initiative s’inscrit dans un contexte familier. La donnée carbone est devenue centrale. Elle structure les décisions d’investissement, les obligations réglementaires, les trajectoires de transition et les arbitrages stratégiques. Mieux mesurer pour mieux décider semble, en soi, difficilement contestable. 

Mais la manière dont on mesure les émissions n’est jamais un simple exercice technique. Elle façonne la responsabilité, oriente l’action, et conditionne ce qui devient politiquement et économiquement possible. À ce titre, la proposition de Carbon Measures mérite une lecture attentive et critique. 

Pourquoi vouloir créer un nouveau standard carbone ? 

Aujourd’hui, le GHG Protocol constitue la base de la comptabilité carbone mondiale. Développé par le World Resources Institute, il est utilisé par les entreprises, les institutions financières et les régulateurs. Il structure les stratégies climat, les obligations de transparence et les trajectoires net zéro. 

Carbon Measures estime toutefois que ce cadre atteint ses limites et met en avant trois faiblesses principales : 

  • le double comptage, où une même tonne de CO₂ peut être revendiquée par plusieurs acteurs le long de la chaîne de valeur, 
  • le manque de précision, notamment pour mesurer l’intensité carbone de produits clés comme l’électricité, l’acier, le ciment ou les carburants, 
  • et la difficulté de comparer des données produites selon des hypothèses et des méthodes différentes. 

Ces critiques sont réelles. Mais elles ne sont ni nouvelles, ni ignorées. Elles font l’objet de débats constants au sein de la communauté scientifique, des praticiens et des régulateurs. La question n’est donc pas de savoir si le GHG Protocol est imparfait. Il l’est, comme tout cadre appliqué à des systèmes complexes. 

La vraie question est ailleurs : est-ce que créer un nouveau standard est aujourd’hui la bonne réponse à ces limites ? 

Quand la réponse méthodologique devient un problème stratégique 

Proposer un nouveau standard carbone ne revient pas simplement à améliorer un outil existant. Cela implique de rouvrir des discussions fondamentales sur les périmètres, les règles, les hypothèses et les usages de la donnée carbone. 

Dans la pratique, cela signifie : 

  • des années de développement, 
  • des phases pilotes, 
  • des arbitrages méthodologiques, 
  • et une période prolongée d’incertitude sur le cadre qui fait réellement foi. 

Or, dans le contexte actuel, cette incertitude n’est pas neutre. Les entreprises font face à des exigences réglementaires croissantes, à des attentes accrues des investisseurs et à une pression opérationnelle forte pour structurer et déployer leurs trajectoires de réduction. 

Lorsque la mesure devient un chantier sans fin, elle cesse d’être un levier d’action. Elle devient un facteur de temporisation. La sophistication méthodologique, loin d’accélérer la transition, peut alors en ralentir la mise en œuvre concrète. 

Le risque d’un greenwashing structurel 

La composition même de la coalition Carbon Measures pose une question centrale : celle de la gouvernance. 

Un standard carbone n’est jamais anodin. Il produit des effets très concrets. 
Il détermine ce qui est compté, ce qui reste hors champ, qui porte la responsabilité, et où s’exerce la pression réglementaire et économique. 

Pour être crédible, un cadre de comptabilité carbone doit être indépendant, transparent et scientifiquement validé. Le GHG Protocol, malgré ses limites, bénéficie de cette légitimité. Il est reconnu par les régulateurs, les marchés et la communauté scientifique, et porté par une organisation non partisane. 

Créer un standard alternatif piloté par des intérêts industriels majeurs, sans garanties fortes d’indépendance et de gouvernance, expose à un risque de greenwashing structurel. Non pas nécessairement par falsification des données, mais par l’orientation subtile des règles, des périmètres et des priorités. 

Quand les architectes du problème veulent redéfinir les règles 

La question posée par Carbon Measures n’est pas seulement méthodologique. Elle est aussi historique. 

Plusieurs entreprises à l’origine de cette coalition figurent parmi les acteurs qui ont, pendant des décennies, contribué de manière disproportionnée aux émissions mondiales. Mais surtout, elles ont joué un rôle central dans la structuration du débat climatique lui-même. 

Certaines ont très tôt eu connaissance des risques climatiques associés à leurs activités. Plutôt que d’en tirer des conséquences stratégiques immédiates, elles ont longtemps participé à des stratégies visant à retarder l’action, déplacer le débat ou en diluer les implications économiques et réglementaires. 

Ces stratégies ont pris différentes formes au fil du temps : remise en question des trajectoires scientifiques, mise en avant d’incertitudes méthodologiques, focalisation sur des solutions futures ou marginales, ou encore déplacement progressif de la responsabilité vers d’autres acteurs du système. 

Dans ce contexte, voir ces mêmes entreprises se positionner aujourd’hui comme co-architectes d’un nouveau standard de comptabilité carbone ne peut être analysé indépendamment de cet historique. La question n’est pas de nier toute évolution ou toute bonne foi individuelle. Elle est de reconnaître que les cadres méthodologiques façonnent le rythme et la direction de l’action, et que ceux qui les définissent influencent profondément ce qui devient acceptable, prioritaire ou reportable. 

Multiplier les standards, c’est diluer l’action climatique 

Carbon Measures arrive dans un paysage déjà saturé de cadres méthodologiques : GHG Protocol, ISO, SBTi, CDP, cadres européens, normes sectorielles. Cette prolifération n’est pas un détail technique. Elle a des effets très concrets. 

D’abord, elle fragilise la comparabilité. Les entreprises peuvent sélectionner les cadres qui les arrangent, ce qui brouille la lecture des progrès réels et affaiblit la crédibilité globale des trajectoires. 

Ensuite, elle consomme des ressources considérables. Des équipes entières passent leur temps à naviguer entre méthodologies, audits, hypothèses et justifications, au détriment de la mise en œuvre d’actions de réduction. 

Enfin, elle retarde la décision. Plus la mesure se complexifie, plus l’action est différée. Dans un contexte d’urgence climatique, ce retard n’est pas anodin. 

La multiplication des standards ne renforce pas mécaniquement la rigueur. Elle fragmente l’effort collectif et dilue l’impact. 

Le fantasme de l’attribution parfaite des émissions 

Le débat sur l’attribution des émissions n’est pas nouveau. Depuis des années, il constitue l’un des terrains privilégiés sur lesquels se joue la question de la responsabilité climatique. 

Attribuer précisément chaque tonne de CO₂ à une entité unique peut sembler relever de la rigueur scientifique. En pratique, cette quête d’attribution parfaite a souvent servi à déplacer la responsabilité plutôt qu’à renforcer l’action. En cherchant à déterminer “à qui appartient” une tonne d’émissions, on finit par occulter une question plus décisive : qui a réellement le pouvoir d’agir sur sa réduction ? 

Ce n’est pas un hasard si ce débat a été historiquement porté avec insistance par des acteurs dont les modèles économiques reposent sur des volumes d’émissions élevés. Déplacer la responsabilité vers l’utilisateur final, le consommateur ou l’aval de la chaîne de valeur permet de diluer la pression exercée sur les décisions structurelles prises en amont : conception des produits, investissements, choix technologiques, volumes mis sur le marché. 

Prenons un exemple simple, celui de la voiture thermique. 
Les émissions doivent-elles être attribuées au constructeur, au producteur de carburant, ou à l’utilisateur final ? 

Dans la réalité, plusieurs acteurs influencent une même tonne de CO₂. Les leviers d’action sont asymétriques : 

  • les entreprises disposent de leviers structurants, comme la conception, l’investissement ou l’innovation, 
  • les consommateurs évoluent dans un cadre largement contraint par l’offre, les infrastructures et les prix. 

Le GHG Protocol reconnaît cette complexité avec le Scope 3, conçu comme un périmètre d’influence. L’enjeu n’est pas de désigner un responsable unique, mais d’identifier où l’action est possible et où son potentiel d’impact est le plus élevé. 

Améliorer sans fragmenter 

Les limites actuelles de la comptabilité carbone appellent des améliorations. Mais ces améliorations ne nécessitent pas la création d’un nouveau standard. 

Des leviers existent déjà : 

  • renforcer la gouvernance et l’indépendance des cadres existants, 
  • clarifier l’usage des scopes comme outils d’analyse et d’action, 
  • mieux distinguer mesure, responsabilité et contribution, 
  • accepter une part d’incertitude plutôt que promettre une précision illusoire, 
  • et recentrer la comptabilité carbone sur sa finalité première : orienter des décisions rapides et structurelles de réduction des émissions. 

Conclusion 

Ce débat n’est pas théorique. 
Pour les entreprises engagées dans des trajectoires de décarbonation crédibles, le choix d’un cadre de comptabilité carbone est une décision stratégique, pas un exercice académique. 

Aujourd’hui, créer ou adopter un nouveau standard carbone n’accélère pas l’action climatique. Cela la fragilise. Cela détourne des ressources, complique la comparabilité, et retarde des décisions qui doivent être prises maintenant. 

Le GHG Protocol n’est pas parfait. Mais il est reconnu, opérationnel et intégré aux cadres réglementaires qui structurent déjà les décisions d’investissement, de reporting et de transformation. 
Dans le contexte actuel, s’en éloigner est un risque inutile. 

Chez Earth Action, nous faisons un choix clair : 
renforcer l’existant plutôt que fragmenter, 
agir avec des cadres imparfaits mais actionnables, 
et concentrer l’énergie là où elle a un impact réel : la réduction rapide et structurelle des émissions.

La transition climatique n’échouera pas par manque de standards. 
Elle échouera si la quête de nouveaux cadres devient un substitut à l’action. 

Ce n’est pas le moment de réinventer la comptabilité carbone. 
C’est le moment de l’utiliser pour transformer, maintenant. 

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