Depuis 2015, une cible validée par la SBTi envoie un signal clair au marché : l’entreprise sait de combien réduire ses émissions pour rester alignée sur l’Accord de Paris et la trajectoire sous 2°C, et elle s’engage publiquement à le faire. C’est ce qui a fait de la SBTi le cadre de référence de l’action climatique des entreprises, avec plus de 11 000 objectifs validés à ce jour et plus de 13 500 organisations engagées zéro net. La version 2.0 du Corporate Net-Zero Standard, publiée en juin 2026, ne renonce pas à cet objectif, mais elle en déplace le centre de gravité. Le changement le plus important est que le standard devient « un cadre d’action conçu pour aider à la décision ». C’est une bonne nouvelle pour la mise en œuvre. Elle interroge en revanche l’ambition, que le nouveau cadre laisse davantage au choix de chacune.
« From ambition to action » : un changement de logique assumé
Le calendrier est posé. La v2 devient disponible pour fixer des objectifs au 1er février 2027, les deux versions cohabitent pendant un an, et à partir du 1er février 2028 elle s’impose à toutes les nouvelles soumissions d’objectifs.
La v2.0 est la réponse de la SBTi à dix ans de retours de terrain. L’initiative reconnaît que les entreprises butaient sur des barrières réelles : des leviers hors de leur contrôle direct, des technologies pas encore matures à grande échelle, des cycles d’investissement désalignés avec les périodes d’objectifs, et un scope 3 qui dépend des décisions de milliers de fournisseurs et de clients.
De ce constat découle le principe qui structure toute la v2 : un cadre fondé sur les « meilleurs efforts » (best-efforts framework). Fixer des objectifs fondés sur la science, les accompagner de plans de mise en œuvre raisonnables, déployer tous les leviers sous son contrôle, rester transparent sur les barrières rencontrées. Une entreprise qui agit de bonne foi peut poursuivre sa trajectoire net-zéro dans le cadre SBTi, même lorsqu’elle n’atteint pas ses cibles.
Une procédure par cycle et des objectifs par scope
La v2 organise la démarche en un cycle de cinq ans, renouvelable. En préalable, la gouvernance doit valider et s’engager à superviser les objectifs. L’entreprise établit ensuite son inventaire d’émissions sur l’année de référence, fixe ses objectifs de réduction, élabore un plan de transition, met en œuvre ses actions selon une hiérarchie définie, puis rend compte chaque année avant une évaluation de fin de cycle par un tiers. La prise en charge des émissions résiduelles (OER) court en parallèle de tout le cycle. Deux catégories d’entreprises coexistent selon leur taille et leur pays : la catégorie A (grandes entreprises, et entreprises moyennes des pays à revenu élevé) doit se fixer des objectifs sur les trois scopes ; la catégorie B (PME et entreprises moyennes des pays à revenu faible ou intermédiaire) se limite aux scopes 1 et 2.
Les objectifs se fixent scope par scope, avec plusieurs méthodes au choix :
- Scope 1 (émissions directes, couverture 100 %) : réduction absolue, intensité d’émissions, ou transition d’actifs.
- Scope 2 (énergie achetée, couverture 100 %) : alignement sur l’électricité bas-carbone, ou réduction absolue.
- Scope 3 (chaîne de valeur, catégories représentant au moins 5 % des émissions) : réduction absolue globale, alignement des fournisseurs et clients, ou objectifs par catégorie et activité.
Les objectifs court terme, sur cinq ans, sont obligatoires pour les scopes 1 et 2, et pour le scope 3 en catégorie A. Les objectifs long terme et l’objectif net-zéro global restent optionnels.
La gouvernance obligatoire, un vrai point fort
Le premier chapitre du standard porte sur la gouvernance. La v2 en fait une exigence obligatoire, évaluée dès la validation, pour toutes les entreprises : l’organe de gouvernance le plus élevé, conseil d’administration ou équivalent, doit assumer la responsabilité globale des objectifs, superviser leur mise en œuvre, et les intégrer à la stratégie. C’est, à notre sens, l’un des apports les plus utiles. Ce qui bloque l’action est souvent l’absence d’appropriation par la direction. Placer la gouvernance en préalable s’attaque directement à ce point de blocage.
Une feuille de route pour prioriser l’action
La v2 oblige les entreprises à identifier et quantifier les activités les plus émettrices de leur chaîne de valeur, et permet de se fixer des objectifs directement par catégorie ou par activité, plutôt qu’une seule cible globale. En menant cette démarche, l’entreprise obtient une feuille de route qui identifie et priorise concrètement où agir en premier. La hiérarchie des actions prolonge cette logique : réduire d’abord à la source, dans ses propres opérations et sa chaîne de valeur ; agir ensuite au sein des systèmes partagés (réseaux électriques, filières d’approvisionnement, logistique) ; et seulement en dernier recours, s’engager dans une action collective à l’échelle du secteur, lorsque des barrières structurelles comme la maturité technologique ou les infrastructures empêchent d’avancer seule.
Compter aussi ce qu’on émet aujourd’hui
La v2 reconnaît que les émissions présentes comptent, à travers un programme volontaire de prise en charge des émissions continues qui devient partiellement contraignant à partir de 2035. La trajectoire vers 2050 ne dispense donc pas d’agir sur ce qui est émis aujourd’hui.
Plus de souplesse, une ambition à préserver
En gagnant en souplesse, la v2 laisse une plus grande part au choix des entreprises : plusieurs exigences deviennent optionnelles ou relèvent de la recommandation. Cette liberté a un revers. Elle rend possible d’obtenir la validation SBTi sans viser toute l’ampleur de réduction que la science impose. C’est là que se joue la crédibilité du cadre, et que les entreprises les plus engagées devront faire la différence.
Se fixer un objectif long terme, même s’il n’est plus obligatoire. L’objectif long terme devient optionnel pour le scope 2 et le scope 3. Sans lui, plus rien n’oblige une entreprise à afficher clairement de combien réduire ses émissions d’ici 2050, ce qui éloigne le standard, sur ce point, d’une logique pleinement science-based. Le fixer volontairement reste le meilleur moyen de garder ce cap.
Ne pas se contenter des « meilleurs efforts ». Le cadre des meilleurs efforts permet à une entreprise de bonne foi de rester dans le dispositif même si elle manque ses cibles : l’obligation de résultat sur la réduction s’en trouve, de fait, allégée. Ce confort de court terme peut toutefois se retourner contre l’entreprise. En repoussant les efforts structurels, elle risque non seulement de manquer ses objectifs de long terme, mais aussi de s’exposer de plein fouet aux risques financiers de la transition, hausse du prix du carbone, durcissement réglementaire, actifs échoués, qu’une trajectoire plus ambitieuse et anticipée lui aurait permis d’amortir.
Garder la main sur son scope 3. Là où se concentre l’essentiel des émissions, la v2 ouvre des options souples : se fixer des objectifs d’alignement des fournisseurs et clients, par catégorie, ou écarter certaines catégories quand l’entreprise estime ne pas en avoir le contrôle direct. Ces marges de manœuvre rendent la démarche gérable, mais elles peuvent aussi déplacer l’effort vers des tiers ou retirer des postes entiers du champ de la responsabilité de l’entreprise. Or celle-ci garde bien souvent une capacité d’influence réelle même sans contrôle direct : sur les déplacements domicile-travail, par exemple, elle peut agir pour aider ses salariés à réduire leur empreinte. Continuer à se fixer des objectifs sur ces postes reste le choix le plus solide.
Le vrai enjeu : accompagner la transformation, pas seulement l’action
C’est le point le plus structurant. L’ancien standard, avec des objectifs de réduction de 90 % ou plus, pouvait sembler insurmontable et freiner l’engagement de certaines entreprises. Mais l’ampleur du changement nécessaire restait limpide : c’est précisément une transformation radicale des modèles d’affaires qu’exige la limitation du dérèglement climatique. En concentrant les obligations sur le périmètre directement contrôlé, la v2 incite moins les entreprises à repenser leur rôle dans le système : peser sur ses fournisseurs, faire évoluer les usages de ses clients, s’engager dans des coalitions sectorielles. Ce sont pourtant ces leviers qui décideront si la trajectoire collective tient l’Accord de Paris. Un cadre plus opérationnel donne les moyens d’y travailler concrètement, mais c’est désormais à l’entreprise d’oser ce pas de côté : agir là où elle n’a pas le contrôle, mais garde une influence réelle.
« From ambition to action » est juste dans l’esprit. La v2 lève des freins réels, remet la décision au centre des organisations, et rend l’action plus accessible qu’elle ne l’a jamais été. Le risque est ailleurs : qu’un cadre plus souple se traduise par une ambition revue à la baisse. À chaque entreprise, désormais, de saisir cette souplesse pour viser la transformation dont la décennie a besoin, au-delà du simple minimum.
Ce que cela implique en pratique
Pour les entreprises qui s’engagent dans la v2, nous retenons trois priorités.
- Traiter la gouvernance comme le point de départ, pas comme une formalité de validation. C’est le levier que la v2 rend obligatoire, et celui qui conditionne tout le reste.
- Viser au-delà du socle obligatoire. Les objectifs long terme et les cibles sur certaines activités deviennent optionnels ou recommandés, mais ce sont eux qui gardent la trajectoire alignée sur 2050. Les fixer volontairement, c’est choisir de rester réellement science-based.
- Documenter les exclusions de scope 3 comme des engagements, pas comme des angles morts. Le standard demande déjà de décrire les actions d’atténuation prévues. En faire un vrai plan d’action, pas une case cochée.
Pour aller plus loin
Earth Action accompagne les entreprises dans la définition et la mise en œuvre de leur trajectoire climat, y compris la lecture de ce que la v2 change pour leurs objectifs existants. Le standard et ses méthodes sont publics sur le site de la SBTi. Si vous évaluez en interne l’impact de la version 2.0 sur votre stratégie, écrivez-nous à contact@e-a.earth.