Author : Marguerite Fauroux
Les flux mondiaux de gaz à effet de serre (GES) ne se limitent pas aux émissions issues des systèmes énergétiques et industriels. Une part significative des GES provient aussi des systèmes agricoles, de la déforestation et de certaines pratiques de gestion des terres. Pourtant, jusqu’à maintenant, le paysage de la comptabilité carbone des entreprises ne proposait pas de cadre globalement accepté pour mesurer ces impacts. C’est ce vide que vient combler le GHG Protocol Land Sector and Removals Standard (LSR), publié le 30 janvier 2026, qui devient la première norme mondiale dédiée à ce sujet.
Le rôle des systèmes terrestres dans le cycle du carbone
Le secteur terrestre — défini comme l’ensemble des activités humaines liées à l’agriculture, l’usage des sols et les pratiques qui modifient les stocks de carbone — représente environ 22 % des émissions anthropiques nettes de GES au niveau mondial.
Pour comprendre l’importance du nouveau standard, il est utile de s’arrêter sur quelques notions fondamentales.
- Flux de carbone, sources, puits et stockage
À l’échelle du système climatique, l’analyse ne peut se limiter aux seules émissions : elle doit intégrer l’ensemble des flux de carbone et l’évolution des stocks.
Les activités liées aux terres peuvent constituer des sources de gaz à effet de serre, en émettant du carbone et d’autres GES vers l’atmosphère — par exemple lors de la conversion de forêts en terres agricoles.
Elles peuvent également agir comme puits, en retirant du carbone de l’atmosphère, notamment via l’accumulation de carbone organique dans les sols ou la croissance de la biomasse.
Ces dynamiques se traduisent par des flux d’émissions et d’absorptions, ainsi que par des variations de stocks.
- Emissions brutes et émissions nettes
Les émissions brutes correspondent à l’ensemble des flux de GES libérés vers l’atmosphère. Les émissions nettes résultent de la différence entre ces émissions et les retraits de carbone associés aux puits naturels ou aux solutions de séquestration.
Un système peut ainsi présenter des émissions brutes élevées tout en affichant un bilan net plus faible, voire négatif, si les flux de séquestration excèdent les émissions.
Pourquoi ces notions deviennent structurantes pour les entreprises
À mesure que les entreprises étendent leurs engagements climatiques à l’ensemble de leurs chaînes de valeur, la capacité à caractériser de manière robuste les flux et stocks de carbone des systèmes terrestres devient déterminante.
En l’absence de cadres méthodologiques harmonisés, ces flux peuvent être sous-estimés, mal attribués ou comptabilisés de manière hétérogène entre les entreprises, ce qui fragilise la comparabilité des données, la crédibilité des trajectoires annoncées et le pilotage des stratégies de réduction.
Contenu du Land Sector and Removals Standard
Le Land Sector and Removals Standard (LSR Standard) donne aux entreprises une méthode claire pour quantifier, déclarer et suivre leurs émissions et retraits de GES liés à des activités sur les terres et à certaines technologies de retrait de carbone.
Le standard porte sur :
- Les émissions liées à l’usage des terres, y compris la conversion de terres naturelles en terres agricoles.
- Les émissions nettes de gestion des terres, comme celles liées au bétail, à l’usage d’engrais ou à la dégradation des sols.
- Les émissions biogéniques relatives à l’utilisation ou au traitement en fin de vie des produits agricoles.
- Les retraits de carbone naturels (stockage dans sols ou biomasse) et technologiques (ex. captage direct de l’air avec stockage géologique).
Notons que la version 1.0 ne couvre pas encore la comptabilité carbone liée aux forêts ou aux terres non productives, un sujet jugé trop complexe pour la première édition.
Quelques concepts clés
- Fuites de carbone (« leakage »)
Le standard introduit la notion de land carbon leakage : il s’agit d’émissions résultant de la délocalisation d’activités (par exemple, déforestation ailleurs quand une entreprise déplace sa production). Il faut désormais capturer et signaler ces phénomènes pour éviter de minimiser artificiellement son bilan.
- Intégration des retraits de carbone
Ce standard est le premier à offrir des exigences et garanties pour que les entreprises puissent inclure des retraits de carbone — naturels ou technologiques — dans leurs inventaires, avec des règles strictes pour assurer la qualité et la transparence.
- Traçabilité et données
Selon le standard, les entreprises peuvent s’appuyer sur différents niveaux de données — depuis des facteurs d’émission moyens nationaux jusqu’à des données spécifiques retraçables jusqu’à la parcelle — en fonction de leur capacité à tracer leurs chaînes d’approvisionnement.
De manière concrète : qui est concerné, quand et comment s’y préparer ?
Le standard s’adresse à :
- Toute entreprise avec des activités liées à la terre dans ses opérations ou sa chaîne de valeur (agriculteurs, transformateurs, distributeurs).
- Les entreprises souhaitant inclure des retraits de CO₂ dans leurs inventaires.
Le standard est conçu pour être utilisé quelle que soit la taille de l’entreprise ou sa position dans la chaîne de valeur.
Quand devient-il effectif ?
Le standard prend effet à partir du 1er janvier 2027.
Les entreprises qui veulent rester conformes au cadre volontaire du GHG Protocol devront l’intégrer à leurs inventaires GES dès cette date si elles ont des activités terrestres ou des retraits à mesurer.
Lien avec les autres standards du GHG Protocol
Ce nouveau standard ne remplace pas les normes existantes. Il s’appuie sur le Corporate Standard et le Scope 3 Standard du GHG Protocol pour former un ensemble cohérent de règles de comptabilité carbone :
- Le Corporate Standard reste la base des inventaires GES.
- Le Scope 3 Standard couvre les émissions indirectes dans les chaînes de valeur.
- Le Land Sector and Removals Standard vient désormais compléter ces cadres pour les impacts liés à l’usage des terres et aux retraits de carbone.
Un pas important, mais un chantier encore ouvert
Avec la publication du Land Sector and Removals Standard, le GHG Protocol comble un vide méthodologique majeur en offrant aux entreprises une manière unifiée et rigoureuse de comptabiliser des impacts qui pouvaient jusqu’ici être approximés ou partiellement exclus. C’est un progrès, à la fois pour la transparence et pour la crédibilité des engagements climatiques des entreprises.
Toutefois, comme pour toute norme en phase d’adoption, plusieurs défis demeurent : intégration pratique dans les systèmes de reporting, disponibilité des données de traçabilité, et évolution future pour inclure des émissions complexes comme celles liées aux forêts.
Chez Earth Action, nous accompagnons les entreprises dans l’appropriation de ces cadres émergents, l’évaluation de leurs implications opérationnelles et leur traduction en trajectoires de décarbonation robustes et actionnables. Dans un contexte de multiplication des exigences méthodologiques, notre rôle est d’aider à transformer ces standards en leviers de décision et d’impact réel. ontact@plasticfootprint.earth to learn more.